Les guerres par, pour et contre l’information

Par Audrey KNAUF, Nicolas MOINET & Olivier COUSSI

ÉDITORIAL

Devenues très médiatiques, les guerres de l’information relèvent d’une multiplicité de formes et d’une myriade de protagonistes qu’il est nécessaire d’étudier avec finesse et profondeur. C’est pourquoi il est important d’éclairer scientifiquement cet objet flou aux contours incertains alors que les États démocratiques s’inquiètent plus que jamais de la prolifération inédite d’attaques informationnelles ou cognitives. En France, le Secrétariat Général de la Défense et de la Sécurité Nationale (SGDSN) vient ainsi de créer l’agence Viginum chargée de lutter contre les ingérences numériques étrangères. Le général Thierry Burkhard, nouveau chef d’état-major des armées, a présenté en octobre dernier sa vision pour les années à venir devant les députés. Un plan axé notamment sur la lutte informationnelle dont la ligne directrice est : « gagner la guerre avant la guerre ». L’Institut de Recherche Stratégique de l’École Militaire (IRSEM) s’est aussi lancé dans la bataille avec un ouvrage collectif sur « Les guerres de l’information à l’ère numérique »[1] et une étude retentissante sur « Les opérations d’influence chinoises, un moment machiavélien »[2]. Enfin, des initiatives privées inédites et tout à fait essentielles en termes de dynamiques et de créativité voient le jour telle la création du Centre de Recherche appliquée CR451 par Christian Harbulot, Directeur de l’École de Guerre Économique et à l’origine de la typologie sur laquelle s’appuie ce numéro : les guerres pour, par et contre l’information[3].

Le monde universitaire ne pouvait donc rester en dehors de cette dynamique ou se cantonner à l’étude historique du phénomène, aussi nécessaire soit-elle. Pour la première fois, un numéro entier d’une revue scientifique française ouverte sur la transdisciplinarité se consacre à ces guerres pour, par et contre l’information avec une approche aussi bien académique, pour valoriser la recherche dans le domaine, qu’une approche professionnelle qui répond à des réalités de terrain ; Nicolas Moinet, Professeur des universités en sciences de l’information et de la communication, chercheur au Laboratoire CEREGE de l’Université de Poitiers et chercheur associé à l’IRSEM en a assuré la coordination.

  • Des guerres pour l’information, dans le sens où l’enjeu est de savoir avant l’autre et d’obtenir des informations qu’il n’aura pas. Quel beau mot d’ailleurs que celui de renseignement, étymologiquement « instruire de nouveau » (ré-enseigner).
  • Des guerres par l’information, car informer, c’est influencer (à des degrés divers certes qu’il sera intéressant de notifier). L’étymologie est d’ailleurs là pour le rappeler puisqu’en latin, informare signifie « donner forme à » ou « se former une idée de ». Derrière l’informatif se cache aussi le performatif.
  • Des guerres contre l’information, enfin, car ne pas permettre l’accès à l’information est le meilleur moyen de contrôler l’action de l’autre et surtout de favoriser son inaction. Une science s’intéresse même à l’une des dimensions de cette guerre contre l’information portée à son paroxysme : l’Agnotologie ou comment la société produit, entretient et propose l’ignorance.

Suivant cette typologie, et dans la large panoplie de manœuvres à disposition, on constate que si certaines relèvent de la guerre secrète (avec parfois même l’appui de services spécialisés), la tendance est à l’usage de méthodes légales d’intelligence économique où la transparence va jouer un rôle clé. Ce n’est donc pas nécessairement le plus puissant qui l’emporte, mais bien le plus intelligent, l’intelligence devant alors être comprise comme la capacité à décrypter le dessous des cartes pour mieux surprendre l’adversaire puis garder l’initiative afin d’épuiser l’autre camp. Certes, les pratiques dites de désinformation ou d’intoxication ont toujours existé, sur les terrains politique et militaire puis économique, et médiatique. L’arrivée du web et des médias sociaux n’a fait qu’amplifier le phénomène en devenant viral et permettant ainsi une propagation plus rapide et une masse toujours plus conséquente de victimes, mais aussi… d’agresseurs. Ainsi, depuis 2015, le nombre de publications touchant aux questions de désinformation, de Fake-news, de post-vérité, d’infox… a été multiplié par quatre et la terminologie autour de ce champ s’est étoffée. Les journées d’étude, les colloques, conférences, ont également considérablement augmenté.

C’est aussi une crise sanitaire mondiale qui a, malgré elle, intensifié les pratiques de désinformations, en devenant le champ de bataille de politiques, de médias, de laboratoires pharmaceutiques, de scientifiques… « Une puissante vague de dissémination de théories fumeuses, de dénis du danger et de fake news » concède Arnaud Mercier[4] dans la carte blanche qu’il nous livre dans ce numéro, en exposant sous l’angle des facteurs qui favorisent l’infodémie en temps de Covid, les mécanismes de circulation des infox. Il termine d’ailleurs ses propos par « La pandémie du Covid a laissé hélas libre cours autant aux menteurs qu’aux baratineurs ». La désinformation scientifique devient alors une arme, au même titre que la propagande l’est pour un régime politique en place. 

Le terme Fake-news terme déjà utilisé au XXe siècle, est devenu tristement populaire en 2016, à la suite de l’élection de Donald Trump et du soupçon d’ingérence de la Russie dans cette campagne présidentielle. C’est ainsi à cette ingérence russe que s’intéresse Christine Dugoin-Clément, dans son article portant sur L’influence comme lien entre géopolitique et intelligence économique, une étude de cas sur le continent africain. Sa recherche analyseles retombées économiques de ces opérations d’influence de la Russie sur le Sénégal et Madagascar, en s’appuyant sur les concepts de l’intelligence économique. Elle apporte son regard sur les enjeux du continent africain pour la Russie en évoquant le processus de manipulation de l’information qui se traduit, entre autres, par l’affaiblissement de la concurrence et l’instauration de relais d’influence.

C’est également ce que tente de démontrer François Allard-Huver, dans son article sur les controverses autour du glyphosate et des stratégies de manipulation de l’information Agnotologie, transparence et « fake news » : le glyphosate au cœur des guerres de l’information ? Il revient ainsi sur dix années de contrôle de l’information scientifique par les utilisateurs et producteurs de pesticides, ayant pour principale intention, d’influencer les médias, l’opinion publique et les décideurs politiques ou « de faire taire les lanceurs d’alertes ». Il aborde ainsi la guerre de l’information dans ce contexte scientifique sous le prisme du processus info-communicationnel, de la production à la diffusion d’informations scientifiques.

Il convient également de proposer des cadres d’analyse des situations de conflictualité qu’internet et en particulier les réseaux sociaux numériques ont permis de voir se diffuser plus largement dans nos sociétés. Emmanuel Bloch dans son articleLa communication asymétrique : proposition de cadre méthodologique de décryptage des mouvements activistes et des déstabilisations informationnelles décrit justement cette nouvelle forme de guerre, armée d’informations revues et corrigées, et établit un parallèle avec la communication en situation de guerre classique. Issu du monde de la défense, l’auteur explicite la doctrine développée par les armées occidentales pour théoriser les conflits dits « asymétriques » et l’article présente, à partir d’exemples concrets pris dans l’actualité, comment cette approche peut effectivement s’appliquer aux controverses médiatiques et récentes oppositions informationnelles.

Yannick Pech, dans son articleLe hacking comme opération spéciale permanente des guerres de l’information traite de la cybersécurité et plus précisément des cyberattaques, en proposant d’hybrider trois cadres d’analyse : la boucle OODA, la guerre en réseau (ou le combat info-centré) et la guerre économique systémique. En soumettant trois cas à ce cadre hybride (Triton, SolarWinds et Cambridge Analytica), il apporte un éclairage sur le rôle du hacking comme technique au service de la maîtrise de l’information, mais aussi comme « arme d’une guerre à visée déportée » dans laquelle une « intelligence situationnelle distribuée » peut s’engager.

Parler des causes et conséquences de différentes manipulations de l’information nécessite aussi de s’interroger sur les outils et/ou techniques développés pour pallier ce phénomène.

C’est ce que se proposent d’appréhender Frédéric Tomas, Thomas C. Durand, Faustine Boulay et Thibault Renard en soumettant, dans leur articleLes « documenteurs », nouvelle arme dans la guerre de l’information, la création et le test d’une grille d’analyse permettant d’évaluer la crédibilité d’un documentaire. L’analyse de trois documentaires (Loose Change, La révélation des Pyramides et Hold-Up) confirme la pertinence d’une telle grille qui permet une clarification sémantique autour du terme documenteur qui s’applique aux documentaires défendant une thèse qu’ils entendent imposer.

La désinformation donne ainsi lieu à une pratique de plus en plus répandue et dont la plupart des acteurs de plateformes médiatiques se sont emparées : la vérification des faits, plus communément appelée fact-checking. Vincent Chagneau s’empare de cette question à travers son article sur le fact-checking : une guerre par l’information qui ne dit pas son nom. Il convoque cette pratique au regard de la propagation des fake news dont il interroge les limites et le rôle du « fact checkeur ». Il se propose de réfléchir à la mise en œuvre de stratégies pour pallier l’« échec du fast checking moderne » portant à la fois sur l’anticipation, mais aussi sur l’analyse de l’information par des « spécialistes de confiance ».

Deux entretiens en lien direct avec le dossier spécial apportent deux regards complémentaires.

Tout d’abord, concernant ce numérique qui contribue à accélérer la propagation de rumeurs, d’infox, de désinformation. Maud Quessard[5] le dit fort justement dans l’interview accordée à Audrey Knauf pour ce numéro de R2IE : « ce qui change avec la révolution numérique, c’est sans doute la vitesse, mais aussi, ce sont les interactions entre les différents acteurs : ceux qui veulent communiquer, transmettre un message rapidement et l’interagir avec leur public cible. Tout le monde peut être actif sur les plateformes, et cela contribue, dans le cadre de manipulations, à une amplification très forte des messages et donc aussi d’un impact que l’on n’avait pas forcément prévu ou mesuré au départ ». Son dernier ouvrage co-dirigé avec Céline Marangé sur Les guerres de l’information à l’ère du numérique[6], nous fait prendre conscience du caractère protéiforme de la désinformation pratiquée sur différents continents où il est souvent question de guerre hybride et de l’enjeu du big data pour les acteurs étatiques et les acteurs privés.

Ensuite, Brunot Racouchot a sollicité Raphaël Chauvancy sur le sujet Des guerres à venir, de la guerre économique et de la dislocation potentielle de notre monde à la suite de la parution de son dernier ouvrage Les nouveaux visages de la guerre – Comment la France doit se préparer aux conflits de demain (VA Editions, janvier 2021). Dans cet entretien très riche, l’auteur confirme bien que les rivalités actuelles « s’étendent désormais à l’ensemble des domaines économique, social, culturel, etc. Notre âge de l’information est aussi celui d’un véritable chaos relationnel fait de dépendances souterraines, de jeux d’influence et de fabrique des perceptions. » dans le schéma de pensée de Christian Harbulot sur la guerre économique systémique évoquée à de nombreuses reprises comme paradigme dans les articles de ce dossier.

Enfin, Elsa Drevon nous propose un résumé de sa thèse de doctorat soutenue le 16 décembre 2020 à l’École de bibliothéconomie et des sciences de l’information (EBSI) de l’Université de Montréal, avec pour titre La veille stratégique dans le secteur public de la santé au Québec.

Pour finir, ce numéro de la R2IE aura entendu asseoir les guerres pour, par et contre l’information dans le champ académique en proposant des approches variées et des regards croisés entre chercheurs et praticiens. Un vaste champ d’études s’ouvre chaque jour davantage dont il serait fort dommageable de ne pas creuser les sillons de manière scientifique.


[1] Voir à ce sujet notre entretien avec Maud Quessard.

[2] Sous la direction de Paul Charon et de Jean-Baptiste Jeangène Vilmer. Disponible sur www.irsem.fr

[3] Christian Harbulot travaille sur ces questions depuis cinquante ans, tant d’un point de vue théorique qu’opérationnel. Écouter à ce sujet la série de podcasts intitulée « 50 ans de guerre de l’information »

[4] Professeur en sciences de l’information et de la communication, à l’Université Paris 2 Assas et chercheur au laboratoire CARISM.

[5] Maîtresse de conférences en civilisation nord-américaine

[6] Marangé, C. et Quessard, M. (2021). Les guerres de l’information à l’ère du numérique, Presses Universitaires de France. 

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